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Voyage au Canada (page 10)


Il m’a été donné de voir la plus célèbre cascade du monde pendant l’été et pendant l’hiver et ce sont deux spectacles différents mais également beaux ; l’hiver, les immenses parois au voisinage des eaux se parent de gigantesques stalactites de glace qui se dressent comme autant de colonnes du plus pur cristal miroitant au brillant soleil des belles journées d’hiver. Chaque pointe émergeante de roche que peut atteindre la poussière des eaux broyée par la lutte se recouvre d’une épaisse carapace aux formes capricieuses ; à cette saison , le touriste a disparu ; le grand fleuve est rendu à son ancienne solitude et la rêverie nous reporte à la succession des siècles écoulés avant nous alors que la hache du bûcheron n’avait point entamé la forêt dont le pied bordait les eaux, alors que le peau rouge, l’ours, l’élan étaient les seuls contemplateurs de ce grandiose spectacle destiné à s’effacer à son tour, comme nous l’avons dit , dans la suite des siècles .
L’industrie n’a pas manqué de s’emparer de la force de ces chutes ; dans ces derniers temps, une nouvelle concession de 120.000 chevaux de force a été attribuée à une seule et même compagnie. Déjà une ville importante s’est groupé à « Niagara Falls » et cette
ville d’eau, élégante va se doubler d’une vaste cité industrielle : c’est fin de siècle et pittoresque.

La ville de « Niagara à le cachet exclusivement américain ; ici le nègre est déjà à l’aise et nous ne verrons plus que lui comme domestique dans les hôtels, les sleeping cars etc. Pendant mes derniers séjours dans le Nord Amérique, je me suis attaché à étudier le nègre dans un but que je me permettrai d’appeler patriotique : ne sommes nous pas, en effet, destinés à subir l’arrivage chez nous des noirs d’Afrique à mesure que nous irons davantage chez eux. J’ai vu aux États-Unis combien la question nègre est importante, combien les huit millions de nègres dispersés dans le pays imposent à la population un aspect, des mœurs, des soins, une législation qui diffèrent de ceux de notre état social, déjà si compliqué. Il est probable qu’en France, l’intrusion de la race noire sera rapide, étant hospitaliers, enclins à regarder le noir comme un pareil, ne le connaissant que par l'« Oncle Tom » ou « Paul et Virginie » ; nos sentiments religieux favorisent encore l’immigration : Enfin, notre climat tempéré permettra au nègre de pulluler tandis que les régions du Nord de l’Europe l’éloigneront par la rigueur des hivers.

Le Nègre d’Amérique est généralement bien moins repoussant que les Kanaks australiens ou calédoniens que j’étudiais autrefois. Ils se soumettent à la domination des blancs, ce que le kanak n’a jamais voulu faire ; aussi se développent-ils au milieu de nous à cause de leur utilité mais ils ne se mélangent pas.
On a calculé que pendant les trois siècles qui précèdent le nôtre, l’Afrique a exporté vingt million de nègres dans les Amériques et si ces lointaines contrées étaient alors une source d’immenses richesses on le devait au bras des noirs : Colbert signa les lois spéciales qui devaient régir les 400.000 noirs que nos colons possédaient aux Antilles et il est difficile de rien imaginer de plus dur, à moins d’admettre que le nègre n’est pas un homme mais un animal domestique.

Le code signé par Colbert en 1685 devait être dicté par l’usage déjà établi et nous n’en rappellerons qu’un article qui fera juger des autres car tout est prévu « …un esclave fugitif une première fois aura les oreilles coupées ; en cas de récidive, le jarret coupé ; à la troisième tentative, la mort. » Il ne fallut pas moins que nos révolutions de 1793 et 1848 pour montrer l’exemple aux autres peuples : aujourd’hui, le nègre est dans nos colonies, dans le Nord Amérique et au Brésil, mais cette liberté n’a pas donné au nègre le pouvoir que donne seule la supériorité de la race, il n’est plus esclave mais il est serviteur et que vaut ce serviteur libre ?

Il faut le reconnaître, il vaut moins que dans son ancien état d’esclave : loin de moi la pensée de vanter l’époque où, suivant le code de Colbert , le nègre était assimilé aux meubles d’une propriété, mais, dans ce temps, à défaut de véritable attachement pour des maîtres souvent durs, toujours hautains et impérieux, le nègre s’attachait à ses semblables, aux choses, au pays qui l’environnait et qu’il voyait depuis l’enfance ; il formait une partie, la plus humble, il est vrai, mais une partie des biens du maître et, à ce titre, on le considérait et naïvement cela lui suffisait . Aujourd’hui qu’il est libre d’aller et venir, il va et il vient ou plutôt il roule à coté des blancs , triste, abruti, déclassé, dépaysé ; ses services sont acceptés, contre argent, car ici la main d’œuvre est la chose la plus rare mais jamais une parole cordiale ne le relève à ses propres yeux ou le flatte…il est vrai, pour acheter ses votes mais il ne s’y trompe pas car, s’il essaye, comme l’âne de la fable de s’approcher du blanc, les moqueries sinon les coups, le rappellent à son infériorité.

Et pourtant, favorisé par les nourritures abondantes, bon marché, qui est un des caractères des États-Unis, au point de vue physique, le nègre est heureux, il est gras et luisant à plaisir ; ses enfants sont nombreux et, sans avoir recours maintenant à l’immigration, ils se développent assez vite et à raison de onze pour cent par an pendant ces deux dernières années pendant que l’ensemble de la population se développait de 25 pour cent mais en comptant les immigrants. Toutefois les sept millions et demi de gens de couleur des États-Unis se cantonnent principalement dans les états du sud où le climat leur convient mieux ; le souvenir de leur ancien état d’esclavage dans ces territoires ne les trouble pas. Il y a seulement un million de nègres disséminés dans les provinces du Nord ; malgré ce petit nombre, on voit à chaque instant le lynchage par des blancs de quelques uns de ces malheureux et leur mort est souvent accompagnée des supplices les plus barbares ; c’est ainsi qu’en 1892, je lisais dans les journaux locaux l’histoire d’un nègre qui ayant attaqué (assaulted) une femme blanche fut saisi par la foule, attaché à un arbre, enduit de pétrole à laquelle la femme blanche tint  à mettre le feu aux applaudissements de la foule !

En constatant le fossé qui se creuse de plus en plus entre le nègre et le blanc, on ne peut espérer que le temps fondra les deux races et l’on ne peut que conclure ce chapitre en souhaitant que l’avenir nous préserve en France de l’intrusion des africains. Soyons bons pour eux, soyons justes mais qu’ils restent dans leurs tribus.
Si, de Toronto on remonte au nord en traversant une contrée basse et semée de lacs dont « Georgian Bay » , dépendance du lac Huron qui est une petite mer, on abandonne rapidement les terres cultivées et cultivables pour les forêts et les marécages, on arrive ainsi après un parcours de 500 Kms à l’une des stations du Canadian Pacific, à 1000kms de Montréal qui est en tête de ligne : North Bay est l’embryon d’une grande cité qui ne compte encore qu’un petit nombre de maisons de bois mais les rues sont tracées comme si demain une nombreuse population devait s’y établir et c’est dans ce pays une utile précaution. North Bay s’élève au bord d’un lac merveilleux de pittoresque, tout semé d’îlots boisés ; on se croirait d’autant plus au milieu des Fjords de la Scandinavie que le sol lui-même a une grande similitude avec celui de la Norvège : ce lac nommé Nipissing, relativement petit, n’ayant que 60 kilomètres sur 16, c'est-à-dire approximatives du Lac de Genève.

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