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Voyage au Canada (page 14)


La pèche est naturellement moins difficile que la poursuite du gibier surtout à cause de la grande abondance de poissons que renferment les eaux transparentes de ces lacs et rivières ; notre race qui, grâce aux armes à feu a réduit le gibier du Canada au point qu’il n’est plus une ressource de première importance aujourd’hui près des centres peuplés a, au contraire développé au plus haut point les pêcheries ; aussi, en 1891,le nombre des pêcheurs canadiens dépassait 65 000, tant pour la mer que pour l’eau douce et la valeur des produits atteignait cent million de francs. Les saumons et homards du Canada arrivent par quantités sans parler des poissons purement marins. On se demande comment les eaux si limpides des lacs peuvent nourrir les truites, poissons blancs et autres qui y pullulent mais une expérience que nous avons faite dans les eaux du lac Érié semble éclaircir cette question : Mr Jules de Guerre, mon collègue de la Société de Géographie de Paris, savant naturaliste nous avait munis d’un filet de soie à tissu presque serré, de forme conique que mon fils traînait à l’arrière des pirogues, pendant qu’une lourde pierre le maintenait à une certaine profondeur. Au bout de quelques minutes, le fond en pointe du filet était rempli d’une matière gélatineuse entièrement formée d’êtres microscopiques ; nous retirions le filet, mettions cette gélatine vivante dans un petit tube plein d’alcool et enfermions jusqu’au retour ces êtres invisibles à l’œil nu mais, qui n’en sont pas moins, d’après Mr de Guerre, des crustacés très complets. Je me suis demandé si cette nourriture des poissons ne conviendrait pas à l’homme et si les gourmets de l’avenir ne se procureraient pas des plats entiers de ces homards d’un nouveau genre ; les macs de l’Amérique sont grands et en fourniraient en abondance.

On sait combien la pêche des phoques a soulevé de discussions entre les anglais du Canada et les américains des États-Unis : c’est que le phoque passe l’hiver sur les côtes occidentales du Canada d’où il émigre en masse au printemps pour aller dans la mer de Pichruig, aux îles Pribyloff passer la saison chaude et élever ses petits. C’est alors que l’américain, propriétaire des îles Pribyloff tue ces animaux pendant que les anglais ne les poursuivent qu’en mer au moment de leurs migrations nous avons pu recueillir sur ces pêches de renseignements dont nous donnerons ici les plus curieux : c’est vers février que les phoques remontent au nord en troupeau compact, ne quittant plus la mer ; ils doublent les côtes de la Colombie Britannique, suivant les rivages de l’Alaska ; c’est là que les shoonens de pêche les attendent munis de canots qui passent leur journée à la mer ayant un homme pour recrue, chinois ou indien et un blanc se trouve à l’avant, armé d’une carabine Winchester. La mer est généralement mauvaise et l’indien doit surtout bien tenir l’équilibre avec ses rames. Le tireur observe la surface de la mer autour de lui et, aussitôt que parait la tête d’un phoque venant respirer, s’il est à bonne portée, il est tiré mais comme le canot est en mouvement constant aussi bien que le phoque, le coup de carabine est incertain, dans tous les cas : mort, blessé ou manqué, le phoque disparaît. L’indien lance le canot dans la direction où l’animal  s’était montré pendant que le tireur s’arme d’un harpon : si le phoque est mort ou grièvement blessé, il s’enfonce lentement et on a le temps de le ramener à la surface avec le harpon ; toutefois, il faut se hâter car un phoque mort descend profondément. Cette chasse détruit beaucoup d’animaux qu’on ne retrouve plus et si les schoonews de pêche avaient le droit de suivre le troupeau jusque dans le détroit de Behring où il se masse, en peu d’années les phoques disparaîtraient.

Quand aux indiens, leur méthode de chasse est différente ; ils vont en mer seulement par temps calme sachant que le phoque en profite aussi pour venir se reposer et dormir à la surface ce qu’ils ne peuvent faire pendant les gros temps ; pour dormir, le phoque prend i=une posture spéciale : il se met sur le dos, place ses nageoires d’avant sur sa poitrine ; ils ont de l’eau jusqu’au menton et dorment si profondément que la flèche ou la lame les attend à coup sur. 
Les phoques sont écorchés à mesure qu’on les amène sur les shoonens, et leur robe aux poils soyeux, salée et empilée, finit par arriver sur nos marchés où elle vaut cent francs pièce en ce moment.
Aux îles Pribyloff la chasse est plus facile : les indigènes descendent à terre au jour c'est-à-dire vers deux heures du matin et chassent devant eux les phoques qui vont, sans défiance se jeter vers d’autres indigènes qui les tirent ou les frappent sur la tête avec une massue. Heureusement on a limité le nombre des animaux à tuer annuellement car ils ont déjà disparu des mers du sud, au cap Horn et ailleurs au point que les neuf dixième de ces fourrures viennent aujourd’hui de la mer de Behring.
Le phoque à fourrure a deux mètres de long et pèse de deux à trois cent kilos ; il est peu dangereux pour l’homme par suite de son manque d’agilité à terre mais il ne faut pas se placer à la portée de sa mâchoire garnie de dents robustes.
Quoiqu’il en soit, cet animal sans défense est destiné à disparaître. On le comptait par millions il y a vingt ans dans la seule mer de Behring ; on pense qu’il n’y en a pas un million aujourd’hui. Les dames anglaises qui usent le plus de cette fourrure fort élégante, quand elle est bien préparée et bien teinte, seront fort attristées de cette disparition et il est à souhaiter que, au moins pour leur conserver cet objet de toilette, les deux grands peuples anglais et américains n’arrivent pas à se canonner comme ils ont failli le faire récemment…

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