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Voyage au Canada (page 6)


Quand on étudie la population de Montréal, il semble que la séparation soit moins nette ici qu’à Québec entre les deux races sauf sur la question religieuse, on constate ici de nombreux rapprochements. L’anglais ne parle que sa langue ; le canadien Français se sert des deux et possède souvent mieux sa langue d’adaptation que l’autre : « Que voulez vous, me disait l’un d’eux, l’anglais est la langue des affaires, elle nous est indispensable pour vivre ». Ce rapprochement est surtout décelé chez le Français de la classe moyenne qui est naturellement la plus nombreuse. Pourtant lorsqu’un canadien français se laissait aller à causer avec nous, les souvenirs endormis s’éveillaient et c’est avec une émotion qui nous surprenait par son intensité qu’il rappelait son origine et le passé ; il devenait intarissable sur ce point et l’on dirait qu’il vit un instant dans un songe heureux : c’est que dans chaque famille aux longs soirs d’hiver, à la veillée, les anciens racontent avec mille détails l’histoire de l’antique émigration de France, de cette vieille et aimée patrie qui est restée la véritable mère…mais quand le canadien revient à la réalité, aux nécessités de l’existence, il faut bien qu’il se rapproche de l’angleterre qui est une marâtre, il est vrai mais une marâtre faite de commerce. Les canadiens qui viennent visiter la mère patrie y sont généralement surpris qu’on ne connaisse pas mieux chez nous le Canada ; il leur semble que nous devrions conserver d’eux un souvenir en rapport avec celui qu’ils ont de nous. Mais, il ne faut pas s’y méprendre ce souvenir affectueux et sympathique du Canadien français pour son ancienne patrie ne va jamais jusqu’à lui faire désirer en rien de redevenir un colon français. Le joug anglais avons-nous dit, n’est pas sévère ; dans le Canada français surtout les impôts sont faibles, la liberté dont ils jouissent est aussi grande que possible ; leur seule aspiration serait peut-être de former un État nouveau et de briser les frêles attaches qui les relient encore à l’angleterre mais, ils sont gens trop avisés pour ne pas comprendre que ce protectorat les empêche seul d’être absorbés par les États-Unis, de même que l’angleterre comprend qu’un joug tant soit peu dur jetterait le Canada dans les bras toujours ouverts des Yankees. Il y a donc là comme une tacite convention dont profitent les Canadiens et cet équilibre plus stable qu’on ne le croit peut durer longtemps, c'est-à-dire jusqu’au moment où cet immense territoire canadien sera suffisamment peuplé pour être une force capable de se passer à la fois de la tutelle de l’angleterre et de défier l’appétit des États-Unis.

Mais que cette époque me semble reculée où le Canada sera largement peuplé ! Quoiqu’on en ait dit, les rudes et longs hivers de ces régions sont une grande gêne pour l’homme et l’agriculture ; sous les zones aussi froides de la terre les besoins de l’homme sont beaucoup plus grands qu’ailleurs : il faut des fourrures et autres vêtements épais pour l’hiver, un chauffage intense dans les habitations, enfin, le travail de l’homme est suspendu forcément pendant un temps beaucoup plus long que dans les pays tempérés de sorte que la production annuelle est moindre. Les végétaux eux-mêmes se ressentent profondément de cette situation. Les forêts offrent des essences beaucoup moins nombreuses et les sujets poussent avec une plus grande lenteur ; la vigne ne résiste pas aux gelées ; quand au maïs et surtout au blé, s’ils viennent admirablement dans ces terres neuves et profondes, il ne faut pas perdre de vue que les gelées précoces détruisent souvent les récoltes à la veille de ces récoltes ; ainsi, sur le territoire du Manitoba célèbre pour ses blés, on compte deux ou trois récoltes pleines tous les dix ans : on a fait une remarque curieuse, c’est qu’au voisinage des grands lacs et jusqu’à une distance parfois assez grande les récoltes ne gèlent jamais ,aussi est ce là qu’on cultive en abondance les célèbres pommes du Canada. La masse d’eau des lacs est donc ici ce qui peut appeler un volant de chaleur lequel retarde l’époque des premières gelées de la fin de l’été. Si nous remarquons que les zones du Canada les plus habitées aujourd’hui sont en même temps les plus méridionales et que les terres à prendre sont encore généralement plus ingrates étant plus septentrionales, on s’expliquera la lenteur avec laquelle ce pays se développe par rapport aux États-Unis qui ont la chance de jouir du climat plus tempéré qu’on trouve au sud des grands lacs.

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