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Voyage au Canada (page 9)


De Toronto, nous regagnons le St Laurent près de sa sortie du lac Ontario : nous naviguons au milieu de mille îles après ce frais et gracieux rendez vous du monde élégant dans les cités les plus éloignées.
Mais comme toutes ces somptueuses résidences de « wealthy »  ou archi-millionnaires américains, tous ces « grands hôtels » doivent enlever le charme primitif de ces verdoyants îlots. Comme je le souhaitais à l’instant,  je revois les personnages de l’ « Ontario » de Fennimore Cooper : l’honnête Jasper, le subtil « gros serpent » glissant silencieusement à la recherche du Français dans son canot d’écorce, dans les mille sinuosités du vaste fleuve.

Nous voilà dans dans la province anglaise de l’Ontario, en route pour sa capitale Toronto ; nous longeons la rive nord de l’Ontario au travers de campagnes comme celles de Normandie ou d’Angleterre. Si ce n’était les souches d’arbres coupées à hauteur d’homme et non encore pulvérisées par le temps autour desquelles tourne le sillon et qui sont les témoins de la récente mise en culture rien ne nous rappellerait le monde si jeune que notre locomotive sillonne à grande vitesse. Les lacs eux-mêmes, si on n’en goûtait l’eau pour apprendre qu’elle est douce, simuleraient la vaste mer au repos.
 Non loin de la limite occidentale de l’Ontario, c’est Toronto. Autant à Québec on se croirait en France, n’étaient les habits rouges de l’Infanterie anglaise et les uniformes sombres des volontaires à cheval, autant à Toronto on se croirait en Angleterre en écoutant les accents anglais et écossais des habitants, en observant la coupe anglaise des vêtements, enfin l’activité du commerce. Cette ville de près de 200 000 âmes semble jouir d’un grand bien-être, les rues y sont larges et propres, les édifices privés et publics importants, les hôtels confortables. On prétend que les Canadiens , à part l’agriculture sont incapables de développer les ressources naturelles de leur pays et que ce sont les yankees vers lesquels ils se tournent pour cela, aussi bien que pour écouler leurs matières premières ; je crois plutôt , après avoir vu les habitants de Toronto, qu’ils ont compris que les rigueurs du climat aussi bien que le prix plus élevé des combustibles leur d »montrent qu’il est  plus dans leur intérêt de se faire marchands de matières premières que transformateurs car ni l’argent ni la subtilité ne manquent en rien à Toronto.

De Toronto, on franchit le lac, assez étroit ici, en quelques heures sur de confortables bateaux où, toutefois,quand le vent souffle, les gens au cœur délicat n’osent pas se hasarder car ces grands lacs ont aussi leurs tempêtes et leur houle ; les naufrages n’y sont point rares. Sur l’autre rive de l’Ontario, exactement au sud de Toronto, c’est l’embouchure du St Laurent roulant ses eaux depuis le lac Èrié ; c’est la frontière des États-Unis.
Notre vapeur pénètre de nouveau dans le grand fleuve mais là, ses eaux sont plus rapides et plus claires ; il est bordé de falaises à pic dont il mit des siècles à ronger les bancs de calcaires et de schistes qui datent de l’époque silurienne, c'est-à-dire d’une des plus anciennes assises du monde. La distance qui sépare les lacs Érié et Ontario est de soixante kilomètres et leur différence de niveau de cent mètres de sorte qu’il est permis de penser que, dans le principe, la chute était de cent mètres mais à mesure que les eaux usaient leur barrière ils rapprochaient la cascade du lac Érié.  Le lit nouveau du fleuve ainsi formé s’élève par une pente rapide et la cascade elle-même a perdu de sa hauteur.

La distance franchie entre les deux fleuves par le point de chute est déjà de 25 kilomètres et la hauteur de la cascade n’est plus que de 55 mètres ; on peut donc prévoir avec certitude que la chute se reculant de plus en plus en perdant sa hauteur au moment où elle atteindra le Lac Érié ; la cascade n’existera plus et que seul un torrent profond parsemé de rapides réunira les deux lacs. Je dois le dire, la première fois que je la visitais, j’approchais de la cataracte sans grande émotion. Il m’a été donné, dans le cours de mes longs voyages de contempler de si beaux spectacles naturels que je ne pensais pas les voir ici dépassés ni même égalés ; j’étais dans une grande erreur. Déjà de loin, les nuages d’eau pulvérisée qui s’élèvent dans l’atmosphère et enveloppent la cataracte, la rumeur confuse qui frappe l’oreille préparant l’esprit du voyageur à mesure qu’on s’avance, vivement anxieux de contempler, le bruit de la cataracte devient pus net et plus puissant ; enfin on est en présence de la masse écumante des eaux dont on sent la puissance énorme comparée aux frêles forces d’un mortel… Quel spectacle unique au monde en effet que celui de quinze cent mètres de largeur d’eau, d’une épaisseur de près de dix mètres tombant sans relâche d’une hauteur de cinquante mètres dans un gouffre où tout se meut  se pulvérise, s’évapore comme en une rage furieuse chaque molécule liquide semblant avoir hâte  d’éteindre l’énorme force qui l’anime dans des mouvements de chocs, de rotations où les plus savants analystes ne sauraient les suivre par le calcul. Cependant, grâce à un bassin assez large qui s’étale aux pieds de la cascade, les eaux ne tardent pas à se calmer et par un contraste qui étonne,  un petit vapeur chargé de touristes évolue dans la partie tranquille des eaux. Il s’approche des bouillonnements de la chute ou s’en éloigne  jouant ainsi avec le danger et exaltant parfois jusqu’au paroxysme, la terreur des passagers. Les eaux un instant enfermées et calmées s’élancent de nouveau dans un étroit défilé que bordent à pis les falaises ; on dirait d’une mer marchant avec furie car la vitesse est de quarante kilomètres à l’heure. Enfin, par une succession de vagues impétueuses, trois kilomètres plus bas, c’est le « wirlpool » ou grand cirque où les eaux tourbillonnent dans le même sens avant de se remettre en route pour l’Ontario.

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