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Journal de marche (page 4)


La relation de voyage de Jules Garnier est structurée en chapitres et épisodes précisant les lieux, les distances, la géographie. Elle est interrompue, comme dans les récits de voyages du 19° siècle, de séquences soit distrayantes soit dramatiques mais surtout de notes sur l'histoire, la botanique, l'agriculture, les cyclones, l'organisation militaire, la navigation … d'où les suggestions personnelles pratiques ne sont jamais absentes : "Pendant que le second, le docteur et les hommes se baignaient ou dormaient à l'ombre, … je m'avançais à l'intérieur avec mon fusil? Je fus assez heureux dans ma promenade pour voir plusieurs pigeons que j'abattis. J'avais déjà sept pièces, je marchais très lentement pour ne pas briser les branches sèches et mon œil scrutait le feuillage profond pour y découvrir quelque nouveau gibier lorsque je crus voir sur ma droite et à travers une éclaircie passer une ombre rapide.

Je m'arrêtais indécis. Á ce moment, le bruit, presque imperceptible d'une branche brisée sur le sol arriva jusqu'à moi et une chouette blanche, oiseau qui ne se lève que le jour que lorsqu'il est sérieusement dérangé passa tout prés de ma tête en battant l'air de ses ailes silencieuses. Il n'y avait plus à douter, des indigènes étaient près de moi. Ce ne pouvait être nos hommes puisque je les avais laissés au bord de la mer. Toutes ces pensées me sillonnèrent la tête comme un éclair en même temps que l'horrible tableau du massacre de Darnaud me passait devant les yeux. Je dus pâlir beaucoup car la sueur coulait froide sur mon visage ; cependant, avant de reprendre ma promenade, je regardais avec attention un instant au sommet des arbres comme si j'y eusse encore aperçu quelque chose; puis je me remis en route, serrant fortement entre mes mains la crosse de mon fusil armé; mon œil fouillait à l'avance tous les massifs et, au lieu de continuer à m'enfoncer dans les bois, je pris sur la gauche de façon à rejoindre le rivage de la mer le plus tôt possible recherchant sur mon chemin les éclaircies et évitant les fourrés. Enfin, je me sentis heureux lorsque j'aperçu à travers le feuillage la blanche ligne des sables du rivage.

Arrivé à ce point; je ralentis le pas et me mis à suivre les bords de la mer comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, lorsque tout à coup, devant moi un kanak sortit du bois puis un autre puis un autre encore jusqu'au nombre de sept qui s'arrêtèrent en se groupant devant moi. Des hommes faits, complètement nus, armés de casse tête, de sagaies et de tomahawks. Quelques-uns uns d'entre eux s'étaient peints en noir la tête et la poitrine. C'était la première fois que je me trouvais en face de véritables sauvages et les conditions assez étranges qui avaient précédé cette entrevue la rendaient encore plus émouvante pour moi; aussi, l'aspect subit de ces sept anthropophages armés au torse nu et peint en noir ne manqua pas de me faire éprouver une sensation profonde que je n'ai jamais ressentie depuis dans des circonstances autrement terribles que celle-ci. Ces enfants des bois me regardaient en silence. Je m'avançais franchement vers eux sachant bien que, comme les bêtes féroces, il faut tenir ces sauvages à distance de soi et, tendant la main au plus vieux, je lui dis ": Bonjour tayo."

La franchise et le sans gêne des blancs dans des circonstances ordinaires étonnent toujours les kanaks. Ceux ci se prirent donc à sourire et, l'un d'eux, me montrant la Calédonienne dont on apercevait la carène effilée, me dit : - "Boat belong you? (c'est votre bateau?) Oui répondis-je, voulez vous monter à bord ? Ceux qui me comprirent firent une grimace expressive qui voulait certainement dire non. Alors, leur montrant le soleil qui descendait rapidement à l'horizon, j'ajoutais : Tout à l'heure soleil va s'éteindre dans l'eau, adieu" Sur ce je m'éloignai, heureux que cette rencontre se fût terminée aussi pacifiquement. J'avais fait quelques pas lorsque j'entendis les éclats de rire retentissants de ces kanaks. Ils riaient tous de bon cœur; de quoi ? je ne sais pas : d'eux mêmes peut-être qui m'avaient laissé échapper. Le soir je racontai mon aventure au commandant qui me dit que j'avais probablement couru peu de danger à cause de la présence sur la rade de la Calédonienne mais que cependant il était toujours bon de se bien tenir sur ses gardes avec ces sauvages.

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