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Journal de marche (page 6)


"Quant au cannibalisme, voici sur sa hideuse nature et sa crédulité bestiale, des aveux dépouillés d'artifice que j'ai obtenus à l'île d'Ouen d'un de mes aides indigènes qui se distinguait de tous confrères par son intelligence et sa bonne mine. Il avait été matelot à bord d'un bateau-pilote et s'exprimait assez facilement en français. J'aimais le faire causer des mœurs anciennes de sa tribu ; il en parlait du reste avec une philosophie naïve inimitable. Un jour, ayant entamé le chapitre de l'anthropophagie je lui dis : -"Pourquoi mangez-vous les canaques ennemis ?" -"Parce que, répondit-il, c'est beau et bon, aussi bon que porc et vache." Toki m'avoua cependant qu'à Ouen on mangeait jadis ceux qui, coupables d'une faute grave, tombaient sous le tomahawk d'un chef.. On dévorait aussi les enfants lorsqu'ils n'étaient pas bien conformés ou que la famille était trop nombreuse ou le père malade et incapable d'aller chercher toute la nourriture nécessaire.

Dans le cas où l'on avait décidé du sort pauvre enfant et qu'il devait mourir, le père et la mère aussitôt après sa naissance portaient ce petit être au bord de la mer, le lavaient, puis le faisaient cuire dans la terre à la mode ordinaire avec des taros et des ignames. "Ça fait beaucoup de bien à la mère" ajouta Toki en conclusion... En sa qualité d'ancien matelot, Toki avait peu de préjugés et, au lieu de cacher tous ces odieux détails, il les racontait avec un admirable sang-froid et une profonde insouciante, différant en cela des autres indigènes qui n'osent pas parler aux blancs de ces anciens usages de leurs tribus. L'horreur qu'ils nous inspirent et qu'on ne leur cache pas les rend plus honteux que repentants, car la plupart d'entre eux en sont encore à regretter le bon vieux temps.

Les scènes les plus révoltantes sont certainement celles du massacre de l'équipage du Secret dans la baie de Chasseloup mais aussi du repas des vainqueurs auquel il assiste silencieux avec son escouade derrière les buissons et dont l'horreur donne le frisson par la qualité d'un style précis et dépouillé sans artifices romanesques : Le plus grand nombre d'entre ceux des européens qui sont sans pitié pour cette race d'hommes fondent leur insensibilité à l'égard de ces créatures intelligentes sur ce qu'elles sont cannibales. À cela je répondrai par la bouche d'un homme d'esprit qui a compris ces sauvages sans les avoir jamais visités (Toussenel, Zoologie passionnelle) : "L'Anthropophagie est une des maladies de l'enfance de la première humanité, un goût dépravé que la misère explique, qu'elle ne justifie pas… Plaignons le cannibale et ne l'injurions pas trop nous autres civilisés qui massacrons des millions d'hommes pour des motifs certes moins plausibles que la faim… le mal n'est pas tant de faire rôtir son ennemi que de le tuer quand il ne veut pas mourir?"

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