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Journal de marche (page 7)


Une douzaine d'hommes était assis près d'un grand feu : je reconnus les chefs que j'avais vus pendant la journée ; sur de larges feuilles et de bananiers était placé au milieu d'eux un monceau de viandes fumantes entourées ignames, de taros ; la vapeur qui s'élevait de ces aliments, apportée pas la brise, arrivait juste vers nous et j'aurais désiré pouvoir retenir mon souffle pour ne pas aspirer la le fumet d'un aliment aussi révoltant. Je l'avais bien prévu : nos amis se livraient à leurs barbares festins et sans doute que les malheureux Ponérihouens tués dans la journée en faisaient les frais; le trou dans lequel on avait fait cuire leurs membres détachés à coup de hache étaient là; une joie farouche se peignait sur le visage de ces démons; ils mangeaient à deux mains. Ce spectacle était si extraordinaire… qu'il me faisait l'effet d'un rêve et j'étais tenté d'aller à eux pour leur parler et les toucher. Un point surtout attirait toute mon attention ; en face de moi et bien éclairé par la lueur du foyer se trouvait un vieux chef à la longue barbe blanche la poitrine ridée aux bras déjà étiques ; il ne paraissait pas jouir de l'appétit formidable de ses jeunes compagnons ; aussi, au lieu d'un fémur orné d'une épaisse couche de viande, il se contentait de grignoter une tête ; celle-ci était entière, car, conservant le crane comme trophée ils ne le brisent jamais : on avait eu cependant le soin de brûler les cheveux, quant à la barbe, elle n'avait pas encore eu le temps de pousser sur les joues du pauvre défunt et le vieux démon s'acharnant sur ce visage en avait enlevé toutes les parties charnues, le nez, les joues ; restaient les yeux qui à demi ouverts, semblaient être encore en vie.

Le vieux chef prit un bout de bois pointu et l'enfonça successivement dans les deux prunelles ; en aurait pu croire que c'était pour se soustraire à ce regard et finir de tuer cette tête vivante ; point du tout c'était tout simplement pour parvenir vider le crane et en savourer le contenu ; il retourna plusieurs fois son bois pointu dans cette boîte osseuse qu'il secoua sur une pierre du foyer pour faire tomber les parties molles et cette opération accomplie, il les prenait de sa main maigre comme une griffe et les portait à sa bouche paraissant très satisfait de cet aliment.

Ce premier procédé ne réussissant pas extraire entièrement la cervelle, le vieux sauvage expérimenté mit l'arrière de cette tête dans le feu à l'endroit où il était le plus violent de façon à ce que, par cette chaleur intense, la cervelle put se séparer. complètement de son enveloppe intérieure. Ce procédé réussit parfaitement : avant quelques minutes le cannibale fit sortir par les diverses petites ouvertures du crâne le reste son contenu. Á ce moment, j'entendis tout près de mon oreille ce bruit sec que produit une batterie de fusil que l'on arme.
J'étais tellement absorbé que je tressaillis comme mu par un ressort mais je reconnus vite le sergent qui m'accompagnait ? Il était près de moi, sa carabine épaulée et visant le vieux tigre; il n'était que temps, je relevais rapidement l'arme qui ne partit pas je fis impérieusement signe au sergent de se retirer."

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